Développer l’intelligence du corps

Aaron Cantor - Primal Practice

L’une des choses super que j’ai beaucoup aimée pendant ma formation de prof de yoga l’an dernier, c’était d’avoir trois profs en charge du programme. Trois profs aux styles très différents. C’était parfois même assez perturbant, car si l’un insistait énormément sur l’alignement, un autre était beaucoup plus « free style », si l’un était en faveur de postures traditionnelles et d’apprendre à dire le nom des postures en sanskrit courant, un autre était plus à dire : « le yoga, ça n’existe pas, c’est juste du mouvement fait en conscience ». Il fallait s’adapter à chacun d’eux, et c’était aussi une bonne façon de me demander ce que moi j’en pensais vraiment, et quel yoga j’avais envie de pratiquer et d’enseigner. Aujourd’hui, j’avais envie de vous présenter l’un de ces profs, Aaron Cantor, qui insiste dans tous ses cours sur le développement de l’intelligence du corps.

Qu’est-ce qu’un corps intelligent ?

Ça peut sembler à première vue un drôle de concept, un « corps intelligent », mais pensez à ce que pourrait être un corps pas intelligent : maladroit, pataud, souvent en déséquilibre, qui a du mal à se sentir à l’aise dans une nouvelle activité, pas très souple, pas très fort non plus… Un corps qui ne sait pas réagir, en bougeant gracieusement.

Quand j’ai débuté le yoga, je me retrouvais très bien dans cette définition : tout me semblait compliqué, enchaîner les postures était difficile, inconfortable. J’étais intimement persuadée que je ne pouvais pas améliorer ça, que mon corps était donné une bonne fois pour toute : j’étais telle que j’étais. Je pensais complètement l’inverse de l’intelligence telle qu’on la comprend habituellement – l’intelligence de l’esprit -, pour moi, on pouvait toujours apprendre de nouvelles choses, affiner ses opinions, développer son goût… J’étais à fond dans l’opposition corps/esprit. Après quelques mois de yoga, j’ai compris l’étendue de ma bêtise : oui, on peut s’améliorer physiquement, devenir plus souple, plus fort, plus adroit. Ça prend du temps, ça demande de la patience, et rien n’est jamais acquis – il n’y a pas de posture qu’on sait faire une bonne fois pour toute, la pratique change au quotidien, même très subtilement.

A partir de ce moment-là, je croyais dur comme fer que le yoga était la voie royale pour parvenir à cette réconciliation, voire même à cette union rêvée du corps et de l’esprit. Là encore, j’avais tort : le yoga a été une excellente voie pour moi, mais ce n’est heureusement pas la seule. Ceux qui courent ou qui nagent, qui font du vélo sur des km, vous diront qu’ils y trouvent leur moyen de méditer, de sentir leur corps, d’arriver au même état que moi avec le yoga – peut être les problèmes d’articulation en bonus.
En tout cas, après toutes ces années de yoga, grosse vérité à prendre dans ma face : le corps se travaille, s’améliore, et ça fait du bien, grand bien, à tout l’esprit – et à tout le corps en général.

Mais de là à ce que le corps devienne intelligent, qu’est-ce qui faut en plus ? 

En suivant la formation avec Aaron, j’ai désappris pas mal de choses que je pensais savoir sur le yoga, j’ai revu mes grands principes sur le sacro-saint alignement, et surtout, le dogme selon lequel quand on n’y arrive pas, il n’y a qu’à pratiquer, et recommencer, encore et encore. « Pratique, et ça viendra ». Avec Aaron, ce principe ne s’applique pas, si tu ne sais pas le faire, fais-le autrement. Développe ton intelligence du corps.

Primal practice, une pratique libre

Aaron pratique un yoga très libre. Sa « spécialité », c’est d’apprendre à faire la posture sur les mains – le handstand, de façon très naturelle. Dans beaucoup de cours, on se met face à un mur, et on lance ses jambes, on tend ses bras, on respire, et on attend que le miracle de l’équilibre arrive un jour. Avec Aaron, on travaille différemment. On passe de très longues minutes à pousser des trucs sur le sol, comme une couverture par terre, qu’on va « pousser », comme si on faisait le ménage. On fait la salutation au soleil de façon presque dégingandée, en sautant comme un singe, on marche sur les talons, on marche sur les pointes, on se roule par terre : en cassant les automatismes, les mouvements répétés sans cesse, on apprend à mieux réagir, à s’assouplir, à être plus adroit. Les mouvements sont libres, inspirés des arts martiaux, de la danse, ou de la démarche des animaux ; on fait des jeux, comme essayer de pousser quelqu’un sans tomber soi-même, etc. On ne fait rien comme on a l’habitude de le faire.

Ses cours semblent faciles, ludiques et enfantins, tellement les mouvements semblent naturels – quoiqu’arriver à rester naturel et spontané en faisant certains exercices est un vrai challenge. Mais ce sont des cours épuisants physiquement, et qui demandent d’être vraiment présents. Il faut s’approprier le mouvement, et pas simplement « copier » ce que le prof fait.

Pour mieux comprendre ce qu’Aaron fait, je vous invite à aller voir son site, Primal Practice. Il a aussi participé à un Ted Talk (des conférences aux Etats-Unis dont le slogan est « des idées à communiquer »), voici sa vidéo de promo :

Comment appliquer tout ça à sa propre pratique ?

Eh oui, on n’a pas toujours un Aaron sous le bras, alors comment faire ? Développer son intelligence physique, c’est se reconnecter avec ce que son corps a besoin, vraiment besoin. Si votre pratique se résume à faire toujours 3 salutations au soleil, un triangle et deux guerriers, la roue, la chandelle, et savasana, c’est peut-être le moment d’ajouter un peu de piment. Commencez votre pratique autrement : vous commencez toujours en posture de l’enfant ? Commencez par la planche ou par le chien la tête en bas. Et ensuite, demandez à votre corps – pas à votre tête – ce dont il a besoin : une torsion ? Un étirement des  jambes ? sauter ? Créez vos propres séquence, votre propre pratique, en étant à l’écoute de vos sensations, en suivant aussi un principe de plaisir : ne cherchez pas à reproduire quelque chose qui a été vu en classe, ou une posture qui ferait vraiment cool sur Instagram. Faites-vous plaisir ! Amusez-vous.

Est-ce que le concept d’intelligence du corps est quelque chose qui vous parle ? 

Je pratique le yoga depuis 2006. Promis, le yoga, ce n'est pas juste s'asseoir en tailleur et chantonner "om" en respirant de l'encens. Sur le blog de yoga, je parle des mes coups de coeur, mes sources d'inspiration et mes conseils pour dérouler son tapis et profiter des bienfaits du yoga dans la vie de tous les jours.

7 Commentaires

  • Répondre mai 1, 2014

    Charlotte

    Passionnant comme réflexion ! J’ai beaucoup aimé ton article qui donne vraiment à réfléchir sur la façon d’aborder sa pratique.
    En fait comme je ne prends pas de cours avec un seul prof, ou toute seule avec une seule routine, je me dis que finalement c’est une bonne chose dans ce développement de l’intelligence du corps, entre les vidéos YouTube, les cours ici et là, telle ou telle forme de yoga … En tout cas je vais réfléchir à ça pour la suite.
    « Si tu ne sais pas le faire, fais-le autrement », ça m’interpelle ça, je vais tâcher de travailler à ce concept sur le tapis 🙂

    • Répondre mai 2, 2014

      Mathilde

      Merci pour ton message ! Aussi bien avoir une lignée de yoga dans laquelle on se reconnaît (hatha, vinyasa, ashtanga…) c’est vraiment chouette, autant varier les profs est important aussi : pas de gourou au yoga, par pitié !
      Bon yoga Charlotte !

  • Répondre mai 6, 2014

    Johanna

    Wahou ! Merci pour la découverte. J’épluche petit à petit le site web d’Aaron Cantor, j’adore cette alchimie qu’il propose entre différentes pratiques. Ses cours doivent être incroyables !
    Quant à l’intelligence du corps, je l’ai perçue d’abord dans la danse contemporaine qui laisse une belle part à l’exploration du corps, de l’espace et du temps (je ne connais pas encore grand chose au yoga, mais il me semble très complémentaire). D’autres danses sont plus dans l’esprit « pratique, et ça viendra » (classique, jazz…). Comme Charlotte, je vais noter ce « si tu ne sais pas le faire, fais-le autrement », je l’avais déjà ressenti, mais jamais perçu aussi clairement et il m’interpelle ! 🙂

  • J’adore cette idée de corps intelligent, ça décomplexe le yoga et nous aide à être davantage à l’écoute de notre corps et pas de notre esprit

  • Répondre janvier 28, 2015

    Elodie

    Encore un article super interessant, merci Mathilde !

    J’aime bien l’idée de suivre ce que son corps demande pour se créer une pratique quotidienne sans cesse renouvelée.
    J’aime aussi varier mes sources (les différents profs de yoga que j’ai eus, les différents styles que j’ai pu tester et pratiquer et les innombrables vidéos sur internet) pour au final revenir à moi, mes sensations et mes envies.

    Belle journée à toi.

  • Répondre mai 19, 2015

    Yogimag

    J’aime ce concept « corps intelligent » que je trouve super intéressant. Article très instructif ! Merci.

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